Unité 10: Une Allemagne réunifiée dans une nouvelle Europe

(Alfred Pletsch)

Objectifs didactiques: comparaison des différents systèmes socio-économiques en Allemagne après 1945, mise en évidence des conséquences résultant de la division de l'Allemagne, considération critique de l'impact de la réunification, replacée dans le contexte européen

Mots-clé: les systèmes économiques de la RFA et de la RDA, la frontière entre les deux Allemagnes et ses effets (rideau de fer), la formation de blocs économiques en Europe, les déplacements des centres de gravité, la "banane bleue", une nouvelle Allemagne dans une nouvelle Europe


Seuls quelques rares pays du monde ont partagé le sort de l'Allemagne dans son histoire récente, et ont été également divisés en deux Etats distincts aux systèmes politico-économiques totalement dissemblables. Et seule la Corée se trouve dans une situation à peu près comparable, depuis la guerre de Corée en 1956. De tous les changements territoriaux survenus en Allemagne depuis un siècle, le tracement du rideau de fer en 1949 a eu de loin le plus grand impact sur la vie sociale et économique du pays. Tandis que l'Allemagne de l'Ouest a développé une vigoureuse économie de marché, soutenue dans sa phase initiale par le plan Marshall, l'Allemagne de l'Est a dû surmonter par ses propres moyens les destructions provoquées par la Deuxième Guerre mondiale, endurer le démantèlement par l'Union soviétique des usines qui avaient survécu à la guerre et déployer de toutes nouvelles conceptions et stratégies de développement.

Quelles ont été les différences essentielles entre les deux systèmes?

En tout cas, en termes de théories classiques de localisation, les deux Allemagnes ont souffert du partage du pays, en partie même de façon identique. Surtout le long de la frontière séparant les deux moitiés du pays, des villes autrefois prospères, comme Braunschweig, Kassel, Eisenach, Erfurt et quelques autres situées des deux côtés, ont perdu leur traditionnel arrière-pays. Et aussi bien à l'ouest qu'à l'est de cette frontière, l'impact a été le même. Kassel [1], l'ancienne capitale de la Hesse, l'illustre parfaitement. Cette ville aux antécédents préindustriels variés a attiré au cours du 19e siècle un certain nombre de firmes très dynamiques comme Henschel, une entreprise familiale qui devint l'un des premiers producteurs allemands de locomotives pendant la période d'essor du chemin de fer et se spécialisa pendant le Troisième Reich dans la production de matériel de guerre, ce qui eut pour conséquence que la ville toute entière devint la cible des attaques aériennes des Alliés en 1945, et fut détruite à environ 80 %. Après la guerre, le redressement ne s'est pas réalisé, principalement en raison de la perte du traditionnel arrière-pays, puisque la frontière entre les deux Allemagnes passait à moins de 40 km à l'est de Kassel. Si une filiale de la firme Volkswagen n'avait pas été créée en 1957, au moyen de fortes subventions, dans la ville voisine de Baunatal, la région toute entière serait retombée dans son passé rural. Volkswagen est devenu au cours des années suivantes le premier employeur [2] de la moitié nord de la Hesse, mais est aussi resté le seul depuis.

La situation a certainement été pire du côté de l'est, car le gouvernement de la RDA a délibérément tout fait pour empêcher tout développement économique dans les villes situées près de la frontière. Personne n'avait le droit de s'approcher de cette frontière, de façon à ne pas pouvoir s'échapper vers l'ouest. Seuls les habitants des villes ou villages situés à moins de 10 km le long de la frontière avaient droit d'accès à cette zone. La frontière elle-même était une ligne de défense très élaborée hermétiquement protégée par des gardes-frontière équipés de mitrailleuses, pourvue de systèmes de fils barbelés, de mines, de fossés et de tours d'observation, à peine imaginable pour ceux qui ne l'ont pas vue. De plus, presque toutes les routes, les voies ferrées et les conduites d'alimentation en eau et en électricité, ainsi que bien d'autres installations infrastructurelles, ont été interrompues durant toute cette période de séparation. Seuls quelques routes, voies ferrées et couloirs aériens furent maintenus, surtout à cause de Berlin-Ouest, qui, faisant partie de la RFA, devait pouvoir être accessible.

Tout ceci ne donne qu'une petite idée des problèmes liés à la réunification en 1990, d'autant plus que celle-ci était totalement inattendue. L'économie de l'Allemagne de l'Est s'est littéralement effondrée, comme toutes celles de ses voisins orientaux qui faisaient partie du Conseil d'assistance économique mutuelle. Mais la production industrielle, comme toutes les autres activités économiques, y compris agricoles, de l'Allemagne de l'Est, a reçu le coup de grâce après la réunification, avec la brusque suppression des subventions étatiques, qui avait réussi à maintenir ce système pendant des années. Il devint manifeste que les produits et les salaires ne correspondaient aucunement à la productivité. L'une des premières mesures prises par le gouvernement fédéral a été la création de la "Treuhandanstalt", une organisation chargée d'appliquer aux nouveaux Länder la législation de l'Allemagne de l'Ouest concernant les droits de propriété et la privatisation, et d'ouvrir ainsi l'économie des nouveaux Länder aux principes de l'économie sociale de marché. Des efforts particuliers ont été entrepris pour rétablir les moyens de communication et relier ce qui avait été séparé durant si longtemps. Ces efforts et d'autres encore, très nombreux et coûteux, sont loin d'avoir résolu tous les problèmes sociaux et économiques, et il faudra encore bien des années avant que la nouvelle Allemagne ait effacé les très nets écarts qui subsistent entre l'est et l'ouest.

Mais tout ceci trouve place dans une plus vaste perspective. Les événements politiques de 1989/1990 n'ont pas seulement mis fin au partage de l'Allemagne, ils ont également réouvert les ponts jetés entre l'Europe de l'Ouest et l'Europe de l'Est. Voilà que tout à coup, l'Allemagne se voit entourée de nouveaux partenaires; et, tout aussi soudainement, les Etats de l'Europe de l'Ouest tournent leur regard vers l'est, qui, pour des raisons politiques, a vécu dans l'isolement pendant près d'un demi-siècle. La question qui se pose à présent est de savoir si les liens historiques qui ont toujours existé entre ces deux moitiés du continent peuvent être rétablis, et de quelle manière. Cette question est actuellement, et pour longtemps encore, au centre d'un débat, et à la source d'un certain nombre de schémas planificateurs et de discussions stratégiques intarissables. Il est rapidement devenu évident que, durant toutes les années de confrontation politique entre l'est et l'ouest, l'organisation spatiale à l'intérieur des blocs a également évolué. Historiquement parlant, l'interaction socio-économique au sein de l'Europe a été caractérisée par une nette division ouest-est, une conséquence presque logique de la structure géographique du continent. En raison de cette séparation hermétique, un axe nord-sud s'est développé, comportant en particulier une ceinture économique à laquelle on se réfère souvent en parlant de la banane bleue [3] de l'Europe. Il est admis que cette ceinture prend son point de départ au centre de l'Angleterre, englobe Londres et ses environs, traverse les grands centres économiques des Pays-Bas (Randstad, Rotterdam) et la Belgique, se prolonge en Allemagne et s'étend le long d'un axe Ruhr-Rhin pour atteindre au sud le fameux triangle industriel du nord de l'Italie. A l'intérieur de cette ceinture sont concentrées les capacités industrielles de l'Europe (bleue, en référence aux bleus de travail). La banane bleue est le terme très général désignant une aire économique prospère, où se sont développées de nombreuses activités transfrontalières [4] durant les dernières décennies. Mais le long des frontières orientales, de nouvelles euro-régions ont été créées, dans le but de stimuler le développement régional. Dans de nombreux cas, les activités économiques de ces régions ont besoin d'être développées plus encore, tandis que le long de la frontière occidentale, l'interaction économique est déjà bien établie.

Beaucoup de systèmes de communication développés selon des technologies de très haut niveau en Allemagne, mais aussi en France, comme par exemple les voies spéciales des trains à grande vitesse, les autoroutes à quatre voies, etc., sont orientés selon un axe nord-sud. Le "Rheinachse" (au sens littéral axe du Rhin; désigne la concentration de systèmes de transport performants dans la vallée du Rhin), en est le meilleur exemple. De plus s'est opéré pour l'économie de l'Allemagne un déplacement de la ceinture du gel vers la ceinture du soleil, dans le sens que, tandis que les centres économiques traditionnels du nord et du centre de l'Allemagne souffrent d'une récession, des villes d'Allemagne du Sud, comme Munich et Stuttgart ont attiré de nombreuses activités économiques. Au niveau européen, la tendance est la même. La frange côtière entre Valence, en Espagne, et Gênes, en Italie, est de plus en plus fréquemment appelée la "banane dorée de l'Europe", quelquefois aussi la "Silicon Belt" européenne. L'industrie hi-tech, électronique, aérienne, des centres de recherche, etc. se sont implantés dans de nombreuses villes du pourtour méditerranéen. Tout ceci signifie que le développement économique de la seconde moitié du 20e siècle s'est déplacé, s'éloignant de l'est. La réunification de l'Allemagne et la restructuration de l'Europe représentent donc bien plus qu'un étonnant événement politique: un défi économique et social pour de nombreuses années encore. Il n'est guère possible à l'heure actuelle de dire ce qui émergera de ce processus de réunification.

Questions à poser:
  • En quoi le système économique canadien/nord-américain est-il comparable à celui de l'Allemagne?
  • Réfléchissez aux aspects qui expliquent pourquoi un arrière-pays est important pour une ville ou un centre économique.
  • L'Europe de l'Est est considérée par certains économistes comme un nouveau marché potentiel. Etes-vous de cet avis?
  • Y a-t-il, à votre avis, des facteurs de localisation à l'avantage des pays de l'est?
  • Pensez-vous que l'écart entre l'Europe de l'Ouest et l'Europe de l'Est s'effacera un jour complètement?
Quiz interactif

[1] http://www.uni-kassel.de/fb12/afks/Deutsch/frameset.htm
[2] http://www.baunatal.de/6004/info00.asp
[3] http://www.uni-mannheim.de/mateo/verlag/reports/otteu/banane.gif (28.08.2003)
[4] http://www.bagso.de/01_03_21.html (28.08.2003)


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