Unité 9: Le patrimoine industriel des régions d'industrialisation ancienne

(Dietrich Soyez)

Objectifs didactiques: Mise en évidence de la valeur du patrimoine culturel industriel pour l'identité régionale, instruction publique et changement de structures; présentation (exemplifiée) de la "route du patrimoine industriel", dans la Ruhr, et liens Internet avec d'autres régions d'Allemagne et d'Europe.

Mots-clé: Patrimoine industriel, région d'industrialisation ancienne, désindustrialisation, changement de structures, stratégies de mise en valeur, changement de fonction d'objets industriels (Umnutzung), tourisme industriel.


Le répertoire classique des paysages industriels, donc les bâtiments d'usine, les équipements industriels, l'infrastructure (voies de terre et voies d'eau) créée tout spécialement pour les convois exceptionnels, a été longtemps d'une grande valeur économique. Autrefois, presque personne n'attribuait à ces objets une valeur esthétique ou culturelle, tant ils faisaient partie des choses banales de la vie quotidienne, mais à présent, ils se raréfient de plus en plus en raison de la désindustrialisation. Et en cela, le patrimoine historique des régions d'industrialisation ancienne est soumis aux mêmes processus de changement de valeurs que d'autres biens se faisant rares: il devient un "capital culturel" dont la valeur augmente nettement. C'est une nouveauté vraiment saisissante: autrefois, on ne faisait participer de la "culture" que les "grands biens culturels", comme par exemple les œuvres d'arts plastiques, musicales ou littéraires. Les formes d'expression du monde industriel ou technique ne faisaient pas partie du patrimoine culturel d'un pays, surtout celles du XIXe ou XXe siècle: à la différence de véritables "biens culturels" tels qu'un château fort ou un manoir, une église ou un hôtel particulier, un haut-fourneau ou un laminoir représentaient tout au plus une réalisation technique.

Aujourd'hui, par contre, les objets de la vie quotidienne (Alltagskultur) sont estimés (même s'il s'en faut encore qu'ils le soient par tous) comme autant de précieux témoins de l'évolution culturelle d'une région. Les paysages qui semblaient dénués de toute culture présentent soudain les éléments par excellence d'une "culture" matérielle bien particulière: les objets du patrimoine industriel, c'est-à-dire avant tout les jalons matérialisés (donc en général des constructions et aménagements de toutes sortes) des différents stades et fonctions des processus d'industrialisation. Les régions d’industrialisation ancienne arborent ainsi tout à coup des qualités qui manquent totalement dans d’autres régions. Sous la pression croissante de la compétition, elles commencent à en être conscientes: elles remettent en valeur leurs objets industriels ou les entretiennent comme de précieux monuments historiques. Des stratégies de marketing de plus en plus offensives sont développées sur la base de ce répertoire industriel du patrimoine culturel. Les régions d’industrialisation ancienne cherchent ainsi à rehausser leur image de marque et en même temps, à attirer investisseurs et touristes (cf. par ex. Völklingen [1], ville allemande d’industrie minière et sidérurgique très touchée par la désindustrialisation, et dont les usines font à présent partie du patrimoine mondial culturel et naturel de l’UNESCO, la "route du fer" (Eisenstraße [2]) en Bavière, la Suède médiane, avec son écomusée de Bergslagen [3], ou enfin, le Ironbridge Gorge Museum [4]). On appelle «touristes de l’industrie» - une expression encore un peu inusitée, mais de plus en plus fréquente dans la littérature scientifique et même dans le langage courant - les visiteurs d’installations industrielles désaffectées ou encore en fonction.

Par la mise en valeur du patrimoine industriel, on poursuit avant tout les quatre objectifs suivants:

Nous aimerions éclairer ici brièvement ces quatre éléments.

La transmission de connaissances historiques s'opère bien sûr de façon plus directe et vivante à travers un objet authentique que dans le cadre classique d'un musée. L'objet authentique sur le site authentique révèle les dimensions authentiques de sa fonction première: taille, matériaux, contexte technique, conditions de travail, intégration au lieu géographique (ou bien: éclatement des dimensions locales), etc. Cependant, cet objet, à présent inutilisé, est dépourvu des qualités essentielles de son ancienne réalité: on ne peut plus concevoir aujourd'hui la chaleur torride qui se dégage d'une percée de haut-fourneau, les vibrations qui se propagent sur les grandes pièces à usiner quand on les martèle, ou bien encore les diverses émanations de gaz d'une cokerie.

Une mine de charbon ou un complexe sidérurgique rassemblaient autrefois des milliers de travailleurs et représentaient pour ceux-ci et leurs familles le centre de leur vie. Cela était d'autant plus vrai pour la zone de l'Emscher (zone du bassin de la Ruhr portant le nom d'une petite rivière qui se jette dans le Rhin) que les agglomérations qui s'y étaient développées à une vitesse vertigineuse ne présentaient pas les moindres indices des multiples fonctions inhérentes aux centres des villes de lente croissance historique. Pour les habitants de cette région, la fermeture de grandes usines a signifié bien plus encore qu'une simple perte matérielle, et la complète démolition de nombreuses installations industrielles a causé des blessures plus profondes que les seules brèches urbanistiques. Et pourtant, pour la plupart de ces habitants, c'était dans l'ordre naturel des choses, que des installations privées de leur fonction soient rasées, car on ne leur attribuait pas d'autre valeur que celle du moment, c'est-à-dire autre qu'économique.

Ce n'est qu'au cours des dernières années que l'idée a fait son chemin que ces installations industrielles désaffectées reflètent des aspects essentiels de l'histoire du pays, non seulement de l'histoire industrielle, économique et technique, mais aussi socio-politique. Et on a redécouvert en même temps le caractère central et symbolique de ces installations. Ce n'est pas par hasard si l'on a fait ces derniers temps de ce qui reste des mines ou des usines sidérurgiques désaffectées de la Ruhr ce que l'on appelle de "nouveaux mitans" (neue Mitten), qui regroupent de nouvelles fonctions administratives, commerciales et tertiaires, pour rendre aux villes ou quartiers urbains touchés par la désindustrialisation leurs "centres" perdus, ou leur en donner de nouveaux (par ex. à Oberhausen, le gazomètre de l'ancienne usine Gutehoffnungshütte [5], à Dortmund-Eving, le chevalement en forme de tête de marteau de la mine Minister Stein [6], ou encore à Herne-Sodingen, le bâtiment administratif de l'ancienne mine Mt. Cenis [7]).

Ces mesures peuvent également servir à "redorer" l'image de marque d'une région d'industrialisation ancienne, puisque l'on s'y est donné une toute nouvelle "griffe". On en espère de bénéfiques effets au niveau de la démographie et de l'économie régionale (par ex. l'amélioration des bilans de mouvements migratoires, le renforcement des investissements).

Enfin, il est important pour la préservation du patrimoine industriel que chaque objet puisse être encore utilisé, selon sa fonction première ou une fonction nouvelle. Seuls quelques objets se prêtent à être exposés dans un musée. C'est pourquoi il est capital de gagner à cette cause de nouveaux acquéreurs, responsables ou utilisateurs susceptibles de contribuer financièrement à l'entretien d'un objet, ou du moins d'en endosser la responsabilité, ce qui peut s'effectuer de bien des façons, en particulier de manière très créative: un gazomètre désaffecté peut être transformé en une spectaculaire salle d'exposition [8] (gazomètre d'Oberhausen [9]), ou bien en coulisse historique pour un établissement d'enseignement supérieur (Zeche Zollverein Schacht XII/Essen [10]), les bâtiments d'une mine en écomusée de l'industrie (Zollern II/IV Dortmund [11]), en parc des secteurs secondaire et tertiaire (Zeche Waltrop), en parc d'activités artisanales (Zeche Zollverein 3/7/10/Essen [12]) ou bien encore en centre sportif (Zeche Helene/ Essen [13]). Le patrimoine industriel est ainsi non seulement préservé, mais aussi utilisé à des fins créatives qui seraient sinon plutôt marginalisées, voire même complètement laissées de côté.

Toutes les régions et villes allemandes d'industrialisation ancienne présentent aujourd'hui des aménagements illustrant ce nouveau mode de préservation et d'utilisation du patrimoine industriel. L'exemple par excellence en est la région de la Ruhr, où se déroule depuis dix ans une exposition internationale du bâtiment, la Internationale Bauausstellung (IBA) Emscher Park [14]. En Allemagne, les expositions internationales du bâtiment représentent, depuis le début du XXe siècle, un efficient instrument de rénovation urbaine, mais jamais jusqu'ici on n'avait osé entreprendre la restauration d'une région toute entière telle que la Ruhr, région très marquée, durant plus d'un siècle, par des processus d'industrialisation qui ont gravement dégradé le paysage. Mais c'est là justement l'objectif que s'est fixé l'IBA: la régénération écologique et socio-économique de la région de l'Emscher, dans le nord de la Ruhr, particulièrement touchée par une industrialisation très poussée et ses graves répercussions.

L'IBA se définit elle-même comme un "atelier pour l'avenir de régions industrielles" et a mis l'accent sur cinq domaines, dans lesquels elle a pris de nombreuses initiatives-pilotes:

L'idée directrice de cette route à thèmes longue de 400 kilomètres inaugurée en mai 1999 - appelée "route du patrimoine industriel" [15] - est de relier entre eux des objets particulièrement spectaculaires et représentatifs du patrimoine industriel de la Ruhr, pour les présenter au grand public comme un ensemble cohérent illustrant bien l'industrialisation de cette région.

Les visiteurs peuvent découvrir, en 19 "points d'ancrage" (Ankerpunkte [16]) de cette route, des objets spécifiques du monde industriel, en grande partie intacts, en particulier les objets les plus représentatifs de la Ruhr, comme les mines de charbons et les usines sidérurgiques, mais aussi quelques exemples des domaines de l'économie énergétique, de l'industrie chimique, de l'alimentation en eau et des transports. Certains de ces "points d'ancrage" sont également aménagés en lieux de visite équipés d'installations spéciales, comme la mine Zeche Zollverein Schacht XII [17] (Essen) et le parc aménagé Landschaftspark Duisburg-Nord (avec les anciens hauts-fourneaux de l'usine sidérurgique Meidericher Hütte [18]).

Ce parc aménagé a attiré le public bien avant l'ouverture officielle de la "route du patrimoine industriel" - et réfuté en même temps le cliché courant selon lequel on peut certes doter des bâtiments de nouvelles fonctions, mais pas des "appareillages" (comme des hauts-fourneaux): cet espace est dès à présent un "biotope" de réorientation très différencié. Au centre de cette conception nouvelle se trouve certainement la possibilité de percevoir les hauts-fourneaux comme une coulisse impressionnante et en même temps, comme une "sculpture" du paysage industriel que l'on peut visiter de l'intérieur. On peut donc pénétrer nuit et jour dans l'un des hauts-fourneaux - même sans visite guidée - et jouir d'une vue fascinante sur les environs. En fin de semaine, les spectaculaires jeux de lumière nocturnes conçus par l'anglais Jonathan Park en augmentent encore l'attrait. Le grand parc qui entoure les bâtiments d'usine invite à la flânerie. De grands halls et une plate-forme de haut-fourneau se prêtent à la réalisation de grands concerts et autres spectacles. La salle des machines est utilisée - comme il a déjà été mentionné plus haut - comme discothèque et le gazomètre comme bassin de plongée, et les murs de béton verticaux de l'ancienne soute à minerai sont appréciés par les membres actifs du club d'alpinisme de Duisburg comme murs de varappe, tout autant que par les spectateurs de tous âges qui s'y rassemblent.

On peut encore s’arrêter le long de la route 9 pour jouir de vues caractéristiques sur le paysage industriel de la Ruhr. A quelques exceptions près, le visiteur devra cependant d’abord gravir des terrils, pour pouvoir admirer ces panoramas.

Ainsi, la Montagne d’Alsum [19], située juste à l’est du Rhin, à Duisburg, est faite d'un amoncellement de scories provenant des usines sidérurgiques avoisinantes. Depuis son sommet, on aperçoit un paysage entièrement marqué par l’industrie minière et métallurgique (dont l’étroite association est appelée en allemand Montanindustrie), qui correspond tout à fait à l’image que l’on se fait habituellement de la Ruhr: ce ne sont qu’ateliers d’usine, appareillages, conduites, entrepôts et cheminées, enveloppés de fumée et d’odeurs et retentissants du bruit des diverses activités qui s’y déroulent. Mais une vue plus typique du bassin de la Ruhr tel qu’il se présente aujourd’hui est celle dont on peut jouir depuis le terril Beckstraße, à Bottrop, qui possède l’un des ouvrages les plus étonnants de cette région: un tétraèdre [20] formé de plusieurs tubes d’acier d’une longueur de 15 mètres et d’une épaisseur d’environ 50 centimètres. Son belvédère le plus élevé est situé à 60 mètres de hauteur - pas très indiqué pour les personnes sujettes aux vertiges, car on y a une vue pratiquement à découvert vers le bas. De là-haut, on découvre, en été, le panorama typique de la Ruhr actuelle: un paysage très vert, mais parsemé d'agglomérations et d’installations industrielles.

12 villes caractéristiques font également partie de la route du patrimoine industriel. Il s’agit en général de cités ouvrières (Kolonien), soigneusement restaurées, qui ont été construites durant la phase d’industrialisation ancienne, et reflètent la démarche des patrons d’entreprise de l’époque: ces derniers ont cherché à s’assurer la fidélité des ouvriers en leur proposant des logements accueillants et bon marché.

La Cité de Teutoburgia [21], à Herne, autrefois partie intégrante des installations minières du même nom, qui n’ont fonctionné que durant une courte période, est un bon exemple de cette politique. Ce remarquable ensemble séduit par son harmonie architecturale, qui a su préserver en même temps l'individualité propre de chaque maison. Mais c’est à la toute nouvelle Cité de Küppersbusch [22], à Gelsenkirchen, que l’IBA déploie tous ses talents expérimentaux.

Enfin, font partie de ce programme 6 musées d’importance suprarégionale, consacrés uniquement ou en partie à l’industrialisation de la Ruhr, comme le Musée de la navigation fluviale [23], actuellement en construction dans un vieux bassin du port fluvial de Duisburg - qui représente un compromis entre un musée érigé sur un site authentique et une salle d’exposition d’objets «déplacés de leur lieu d’origine».

Les routes à thèmes qui partent des "points d’ancrage" offrent encore, à l'intention des spécialistes, d’autres excursions possibles. Le long de ces routes, le visiteur intéressé découvrira des objets de second ordre, quelquefois en des endroits un peu cachés ou insignifiants, qui permettent de mieux comprendre encore d’autres aspects essentiels, par exemple le rôle qu’a joué la firme Krupp dans le développement de la ville de Essen, ou les villas de patrons d’usines typiques du bassin de la Ruhr (cf. aussi Krupp à Essen [24]).

Les objets industriels eux-mêmes se trouvent sur Internet, à la fois dans leur contexte et en tant que lieux particuliers. Ces sites Internet sont reliés à d’autres textes et à des illustrations [25] se rapportant aux domaines les plus divers, notamment de la géographie, de l’histoire, de la technique et de l’architecture. Des pages pour enfants [26], conçues comme des bandes dessinées, initient les tous jeunes au monde industriel. Un atlas [27] permet une première orientation spatiale sur ordinateur, et tout visiteur potentiel peut y recourir pour préparer un itinéraire détaillé.

Questions à poser:
  • Dans quelle mesure la conception du patrimoine culturel a-t-elle évolué ces dernières années?
  • Qu’entend-on par patrimoine industriel?
  • Le changement de fonction d’anciens objets industriels est un objectif essentiel de la mise en valeur du patrimoine industriel. Exposez la gamme et les caractéristiques des diverses possibilités de réutilisation de ces objets.
  • L’exposition internationale du bâtiment (IBA) Emscher Park [28] tente depuis dix ans de mettre en valeur une région d’industrialisation ancienne. Discutez des différentes mesures mises en place et de leur succès.
  • Quel objectif la route du patrimoine industriel [29] poursuit-elle?
Quiz interactif

[1] http://server02.is.uni-sb.de/huette/de/voelkl/
[2] http://www.sulzbach-rosenberg.de/eisenstrasse/eisenstr2.html
[3] http://www.ekomuseum.se/franska/fransk.html
[4] http://www.ironbridge.org.uk/
[5] http://www.centro.de/
[6] http://www.route-industriekultur.de/routen/06/06_07.htm
[7] http://www.fh-bochum.de/fb1/af-iba/072-fortbild-akademie.htm
[8] http://www.fh-bochum.de/fb1/af-iba/090.htm
[9] http://www.gasometer.de
[10] http://www.fh-bochum.de/fb1/af-iba/032-zeche-zollverein.htm
[11] http://www.industriedenkmal.de/zollerndort/doz_text.html
[12] http://www.fh-bochum.de/fb1/af-iba/044-katernberg-beisen.htm
[13] http://www.fh-bochum.de/fb1/af-iba/033-heche-helene.htm
[14] / [28] http://www.iba.nrw.de
[15] / [29] http://www.route-industriekultur.de/index_e.htm
[16] http://www.route-industriekultur.de/primaer/karte_e.htm
[17] http://www.route-industriekultur.de/infozen/beszente.htm
[18] http://www.route-industriekultur.de/routen/03/03_e.htm
[19] http://www.route-industriekultur.de/routen/03/03_16.htm
[20] http://www.route-industriekultur.de/primaer/p12/p12.htm
[21] http://www.route-industriekultur.de/routen/19/19_e.htm
[22] http://www.fh-bochum.de/fb1/af-iba/066-kueppersbusch.htm
[23] http://www.route-industriekultur.de/primaer/m06/start.htm
[24] http://www.route-industriekultur.de/routen/19/19_e.htm
[25] http://www.route-industriekultur.de/geschi/index_e.htm
[26] http://www.route-industriekultur.de/steuer/kinder/kinder_e.htm
[27] http://www.route-industriekultur.de/atlas/index.htm

Bibliographie


DEBUT MATIERES VGT SITE