Unité 6: Développement urbain jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale

(Erol Düzgün, Yvonne Küster, Tanja Menzel, Cornelia von Scheven; rédaction: D. Wiktorin)

Objectif didactique: Caractérisation des principaux processus du développement urbain de la fondation de l’Empire allemand en 1871 à la fin de la Seconde Guerre mondiale (suite de l’unité de texte 2.4, préparation à l’unité 3.7), en particulier des différentes tendances dans le domaine de l'urbanisme durant la première moitié du XXe siècle, dans le contexte des mutations socio-politiques de l’époque.

Mots-clé: Grande ville moderne, urbanisation, années de fondation de l’Empire allemand (après 1871), "cités-casernes" (Mietskasernen), incorporations communales, formation des centres-villes, ségrégation sociale, quartiers ouvriers, concept de cité-jardin, Charte d’Athènes, séparation des fonctions, urbanisme de type coopératif, urbanisme du Troisième Reich, destruction des villes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale.


L’évolution des villes allemandes durant la première moitié mouvementée du XXe siècle est le résultat de plusieurs phases de changements radicaux et de tendances nouvelles. Jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, les influences du XIXe siècle perduraient encore, et il devenait urgent d’apporter des réformes aux structures spatiales héritées de ce siècle passé. Durant la deuxième décennie du XXe siècle, marquée par les séquelles de la guerre et la crise économique mondiale, ont été développés divers concepts urbanistiques novateurs qui allaient influencer durablement les structures urbaines, mais cette phase d'innovations fut interrompue par la prise du pouvoir [1] par les nationaux-socialistes en 1933. La plus douloureuse césure qu’ait connu l’Allemagne dans son développement urbain au XXe siècle est sans aucun doute celle qui résulte de la destruction des villes durant la Seconde Guerre mondiale.

L’image de la grande ville moderne aux environs de 1900 reflète bien les changements structuraux de la société découlant de l’industrialisation. La grande ville est le symbole par excellence du passage à la modernité, comme le montre bien sa réception par les arts: elle est l’un des sujets favoris de la littérature [2], de la musique [3] et de la peinture [4] du début du XXe siècle, ce qui est parfaitement compréhensible si l’on considère combien elle a gagné en importance depuis la pleine période de l’industrialisation. Si l’Allemagne comptait tout juste 8 villes de plus de 100.000 habitants au moment de la fondation de l’Empire, en 1871, le chiffre est déjà passé à 48 en 1910, et le pourcentage des citadins a grimpé au cours de ces 40 années de 4,8 % à 21,3 %. Au moment où la Première Guerre mondiale éclate, un Allemand sur cinq vit donc déjà dans une ville de plus de 100.000 habitants (Reulecke 1985: 68).

Le développement graduel de l’urbanisation repose sur une trame complexe de facteurs tels que la croissance démographique, l’industrialisation et les migrations à l’intérieur du pays (exode rural). Ces processus touchent particulièrement les villes de la Rhénanie et de la Ruhr, régions en plein essor de l’industrie du charbon et de l’acier, ainsi que les points névralgiques des nouvelles lignes ferrées, entre autres Berlin, Hambourg, Munich, Cologne, Leipzig, Francfort, dont les structures urbaines, fonctionnelles et socio-spatiales ont radicalement changé depuis la fondation de l’Empire allemand [5], époque à laquelle s’amorce un boom de la construction qui se poursuivra jusque vers 1905. A côté de bâtiments publics représentatifs - gares, palais de justice, théâtres et hôtels de ville – construits dans le style architectural éclectique [6] de l’époque, se développe également le type de la "cité-caserne" (Mietskaserne) qui caractérisera à partir de là l’image de la ville industrielle (Benevolo 1993: 184), et avant tout Berlin, la capitale impériale [7].

Les autres traits spécifiques de la ville de cette époque de fondation de l’Empire sont, outre la densification urbanistique, l’extension des surfaces habitées par l’incorporation communale de banlieues et l’élargissement planifié de la ville et de ses rues inspiré du modèle parisien (dit "Haussmannisation"). Cette croissance vers l’extérieur a été rendue possible par le développement des moyens de transports modernes, en particulier du chemin de fer [8] ainsi que du réseau public suburbain, comme les tramways et plus tard les métropolitains, et ce n'est que grâce aux nouvelles techniques d'infrastructure - conduites forcées d'eau, conduites de gaz, évacuation des eaux usées, etc. - que ces mégalopoles sont restées viables. En 1908, 92 % des grandes villes allemandes disposaient d'un service des eaux, 80 % d'entre elles étaient approvisionnées en gaz et en électricité et 44 % possédaient un réseau de tramways alimenté par courant électrique (Zimmermann 1996: 31).

La croissance démographique et l'extension des superficies d'habitat ont apporté une forte différentiation des fonctions. Au cœur des grandes villes étaient aménagés des centres-villes modernes [9] rassemblant magasins, banques et bureaux. Leur considérable importance spatiale se manifestait à travers les figures de proue de la nouvelle consommation de masse que représentaient les imposants édifices des grands magasins. A côté de la différentiation des fonctions secondaires et tertiaires (formation des centres-villes), qui s'est effectuée au cours du développement des grandes villes, des schémas spatiaux se sont également formés dans la répartition des couches sociales. Les villes englobent aussi bien des quartiers de villas et pavillons [10], habités par les couches sociales aisées, que des quartiers ouvriers, où dominent les "casernes" ou les cités ouvrières dépendant d'entreprises (Werkskolonien) [11]. Dans ces quartiers ouvriers, les immeubles surpeuplés se touchent, ne laissant guère de place aux espaces verts; l'insalubrité et le désordre social [12] y sont à l'ordre du jour (Kieß 1991: 102).

Ce sont surtout ces intolérables conditions de logement qui ont généré de plus en plus vers 1900 des mouvements proposant en réaction à cet état de fait des mesures de réforme sociale. La conception sans doute la plus connue d'un urbanisme répondant aux besoins humains est celle de la cité-jardin [13] développée par l'Anglais Ebenezer Howard [14]. Celui-ci présente dans son ouvrage "To-Morrow: A Peaceful Path to Real Reform", publié en 1898, cette conception qui se veut une alternative à la croissance anarchique et à la misère des villes. L'ouvrage a reçu un accueil enthousiaste en Allemagne, où une "Société allemande de la cité-jardin" est fondée dès 1902. Les "vraies" cités-jardins remplissant toutes les conditions esquissées par Howard ne verront certes pas le jour en Allemagne, mais un grand nombre de cités se rapprochent de ce concept, comme Staaken [15], près de Berlin, ou Dresden-Hellerau [16]. Certains principes de Howard ont également été repris pour l'aménagement des cités ouvrières, comme Essen Margarethenhöhe [17], et la planification des espaces verts urbains.

C'est avant tout l'idée de groupement coopératif développée par Howard qui a formé après la Première Guerre mondiale la base essentielle d'un nouveau mouvement de réforme urbanistique en Allemagne (Heineberg 1989: 80). Des coopératives de construction d'utilité publique avaient été fondées un peu partout en vue de remédier au manque de logements. C'est ainsi que vers 1920, de nombreux complexes d'habitations d'utilité publique ont vu le jour, sous la forme de blocs d'immeubles donnant sur des cours intérieures dotées d'espaces verts. La "cité romaine" (Römerstadt) de Ernst May [18], à Francfort, ou la "cité en fer à cheval" (Hufeisensiedlung) de Bruno Taut [19] à Berlin-Britz, en sont d'excellents exemples et représentent en même temps un style architectural moderne qui s'était déjà profilé lors d'une exposition du Deutscher Werkbund [20] à Cologne, en 1914, et s'est affirmé après la Première Guerre mondiale sous l'appellation de "nouvelle architecture" (Neues Bauen), dans le style du Bauhaus [21], ou bien encore de "moderne classique" (klassische Moderne). Ce style était caractérisé par une grande fonctionnalité des ébauches prônant la "forme pure" en réaction contre le mélange de style de l'éclectisme ou du traditionnaliste "style du pays" (Heimatschutzstil).

Dans le domaine de l'urbanisme, qui a commencé à s'affirmer comme discipline à partir des années 20, les idéaux des modernistes ont trouvé leur expression dans la Charte d'Athènes formulée en 1933. Ce manifeste, élaboré à l'initiative du CIAM (Congrès International d'Architecture Moderne), a esquissé les nouvelles lignes de l'urbanisme du futur cherchant à améliorer les conditions de vie des habitants des grandes villes modernes. Se détournant ouvertement de la conception des sombres cités-casernes des années de fondation de l'Empire allemand, le manifeste se prononçait pour un style architectural urbain aéré, lumineux, soucieux d'hygiène, ayant recours aux techniques et matériaux modernes, et surtout, ayant soin de bien séparer lieux de résidence, de travail, de loisirs et de transports. Ce concept a d'évidentes affinités avec celui de la cité-jardin. Cependant, les adeptes de Howard tournaient plutôt le dos à la grande ville, tandis que les modernistes défendaient les formes de vie urbaines - en particulier les grands immeubles -. Leur représentant le plus illustre était le Français Le Corbusier [22], dont les plans ont enthousiasmé et inspiré bien des urbanistes allemands. C'est ainsi que le concept de séparation des fonctions a été réalisé pour la première fois en Allemagne dans les années 20 sous forme de plans d'urbanisation (Bebauungs- und Bauzonenpläne) et de zones d'occupation des sols.

Ce développement fut brusquement interrompu par la prise du pouvoir d'Hitler. Les nationaux-socialistes mirent au ban les idées des représentants du moderne classique, les qualifiant de "dégénérés" (entartet) [23], et nombre d'architectes réputés de cette époque - comme Walter Gropius ou Mies van der Rohe - durent prendre le chemin de l'exil. L'aménagement urbain fut désormais placé sous la coupe du pouvoir central de l'État fasciste et soumis aux visions architecturales de Hitler [24]. Une équipe d'architectes placée sous la direction du maître d'œuvre Albert Speer, qui deviendra par la suite ministre de l'armement, planifiait et réalisait des maquettes [25] (Durth/Gutschow 1998: 14). Les visions urbanistes des nationaux-socialistes étaient assez ambivalentes.

Ceux-ci étaient plutôt opposés au concept de grande ville pour la planification de quartiers résidentiels; entre 1933 et 1939, ils donnèrent la préférence au "style du pays" (Heimatstil) évoqué plus haut, avec ses pavillons groupés à la façon d'un village. Tout autres étaient par contre les plans prévus pour les centres des grandes villes. Les tracés historiques souvent faits de petites parcelles devaient disparaître au profit d'un réseau de rues en damier [26] orienté selon des axes nord-sud et est-ouest, et d'immenses places pour les grands rassemblements - expressions de l'espace revu et repensé par le pouvoir totalitaire. Les grands édifices de l'État et du parti longeaient ces axes. Les villes les plus importantes étaient Munich, berceau du mouvement nazi et capitale des arts, Nuremberg [27], où se tenaient les congrès du parti nazi, et Berlin, capitale du Reich et future Germania. Les grandes agglomérations urbaines furent reliées entre elles par un réseau d'autoroutes [28] d'une longueur de près de 4000 kilomètres qui avait déjà été planifié à l'époque de la République de Weimar.

Mais avant même que les structures historiques des villes allemandes ne soient complètement remaniées par les nazis, une grande partie d'entre elles furent détruites au cours de la guerre aérienne [29]. Les attaques aériennes consistèrent tout d'abord en des bombardements éclair ciblés de bombes incendiaires - visant surtout des installations industrielles et des grands axes de transport (area bombing). A partir de 1941/42, les forces aériennes britanniques bombardèrent de plus en plus aussi les centres-villes allemands dans le but de détruire les bases mêmes de la vie citadine et de monter la population contre les dirigeants (moral bombing). Ces attaques destructrices constituaient aussi une riposte aux bombardements allemands de villes britanniques, comme Londres ou Coventry [30]. La perte la plus douloureuse du côté allemand a sans doute été celle du centre-ville de style baroque de la ville de Dresde, entièrement ravagé par des bombes incendiaires dans la nuit du 14 au 15 février 1945.

Le bilan des dommages de guerre fait apparaître de fortes disparités régionales. De façon générale, ces dommages ont été plus lourds pour les villes d'Allemagne de l'Ouest que pour celles de la future RDA. En outre, les régions industrielles d'Allemagne moyenne et du Sud ont été moins touchées que celle de Rhénanie-Westphalie, bombardée dès le début de la guerre [31], que le sud-ouest [32] et la région côtière, cible de choix [33] (Hohn 1993: 20). La reconstruction des villes allemandes allait demeurer pour des années la préoccupation majeure des deux États allemands. L'anéantissement des villes allemandes fit naître un temps l'espoir que le moment était venu de créer quelque chose d'entièrement nouveau. Dans les faits, on n'assistera cependant pas à un véritable renouveau en Allemagne: la reconstruction - en particulier en Allemagne de l'Ouest - sera marquée par une continuité de personnes et d'idées.



Questions et devoirs:
  • Eclairez la trame complexe de facteurs tels que l'industrialisation, l'explosion démographique et les migrations internes, qui ont conduit à la croissance vertigineuse des villes allemandes.

  • Essayez de condenser vos énoncés en un schéma (par ex. un diagramme montrant l'évolution).
  • Caractérisez les principales répercussions de l'industrialisation sur les structures architecturales, fonctionnelles et socio-spatiales des grandes villes allemandes.

  • Exposez les contenus essentiels de la conception de cité-jardin [13] développée par Howard et discutez les aspects réformistes de ce modèle.

  • Comparez les grandes lignes urbanistiques et architecturales du style "moderne classique" avec celles propagées par le national-socialisme.

  • Examinez à l'aide d'une carte de bilan des dommages de guerre quelles villes allemandes ont été détruites à plus de 50 %.

Quiz interactif





[1] http://www.hitler.org/speeches/02-01-33.html
[2] http://www.kirjasto.sci.fi/adoblin.htm
[3] http://csunix1.lvc.edu/~snyder/em/russolo.html
[4] http://www.fondation-hermitage.ch/expos/futures_f.html
[5] http://www.gruenderzeitmuseum.de/new/
[6] http://www.leipzig-info.net/Info/NeuesRathaus.html
[7] http://www.friedrichshain-kreuzberg.de/index_80_de.html
[8] http://www.db.de/site/bahn/de/unternehmen/bahnwelt/dbmuseum/ausstellungen/landerschliessung/landerschliessung.html
[9] http://www.didgeo.ewf.uni-erlangen.de/04Seminare/04-11598.htm
[10] http://www.blasewitz1.de/blasew.htm
[11] http://www.route-industriekultur.de/routen/19/19_12.htm
[12] http://www.gutenberg.aol.de/engels/wohnung/me18_209.htm
[13] http://www.library.cornell.edu/Reps/DOCS/howard.htm
[14] http://web.ukonline.co.uk/john.birch/Vivienne/Letchworth/Default.htm
[15] http://www.gartenstadt-staaken.de/
[16] http://www.hellerau.com/francais/index.htm
[17] http://www.essen-margarethenhoehe.de/
[18] http://www-public.tu-bs.de:8080/~y0009394/monographien/ernst_may/
[19] http://www.archinform.de/arch/162.htm
[20] http://www.deutscher-werkbund.de/htm/dwb_ev/historie/d_ev_his_m01.htm
[21] http://www.bauhaus.de/bauhaus1919/architektur/index.htm
[22] http://www.tu-harburg.de/b/kuehn/lec2.html
[23] http://rzserv2.fh-lueneburg.de/u1/gym03/expo/jonatur/geistesw/zwischen/entartet/geschich/geschich.htm
[24] http://www.dhm.de/lemo/html/nazi/kunst/architektur/
[25] http://www.dhm.de/lemo/html/biografien/SpeerAlbert/index.html
[26] http://www.hitler.org/art/city_planning/
[27] http://www.museen.nuernberg.de/english/reichsparteitag_e/pages/all_info_e.html
[28] http://www.hitler.org/artifacts/autobahn/
[29] http://www.historisches-centrum.de/ruhr/uk/uk-1.htm
[30] http://www.cwn.org.uk/heritage/blitz/
[31] http://www.historisches-centrum.de/ruhr/pocket/kessel0.htm
[32] http://www.altfrankfurt.com/Krieg2.htm
[33] http://fhh1.hamburg.de/fhh/internetausstellungen/rathausausstellung/ausstellung/tafel33/ausstel331.htm

Bibliographie


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