La construction mécanique est souvent considérée par les analystes du domaine industriel comme la locomotive du miracle économique allemand des années d'après-guerre. Il s'agit en effet d'une branche-clé de l'économie allemande dont les produits incarnent aux yeux de beaucoup des valeurs bien allemandes telles que la précision, la qualité et la fiabilité. La construction mécanique rassemble près de 40 groupes de produits, ce qui montre bien qu'elle représente un secteur industriel hautement diversifié [1].
Les consommateurs entrent rarement en rapport direct avec les produits de la construction mécanique et n'ont donc souvent aucune idée de l'importance de ce secteur. Au sein de l'industrie allemande, seules l'industrie automobile et l'industrie électrotechnique jouent un rôle aussi important que la construction mécanique, du point de vue du chiffre d'affaires et du nombre d'employés. Selon les données de la Fédération de la construction mécanique et des installations industrielles [2] (Verband Deutscher Maschinen- und Anlagenbau VDMA), le secteur de la construction mécanique a réalisé en 1997 un chiffre d'affaires de 247 milliards de Deutschemarks et enregistré le nombre d'employés le plus élevé de toute l'industrie, avec 926.000 salariés, dont près de 64.000 personnes pour le seul domaine de l'industrie de la machine-outil, le plus important segment de la construction mécanique.
En Allemagne, la construction mécanique est traditionnellement très tournée vers l'exportation, et la plupart des grands de la branche dominent les marchés mondiaux. Certaines entreprises de moyenne importance défendent aussi leur rang au plan international, grâce à leur grande spécialisation, comme Pfeiffer Vacuum Technology [3], en Hesse, qui employait 750 personnes en 1997 et a été l'une des premières entreprises allemandes cotées à la bourse de Wall Street.
L'Allemagne compte au total près de 6.500 entreprises de construction mécanique et a enregistré dans ce secteur un taux d'exportation d'environ 47% en 1997. Ce dernier n'a cessé d'augmenter depuis la Deuxième Guerre mondiale, mais l'importance du secteur sur les marchés mondiaux était déjà sensible avant la guerre, époque à laquelle beaucoup d'entreprises allemandes occupaient le premier rang du point de vue technologique. De façon générale, le secteur de la construction mécanique se caractérise essentiellement par l'existence de petites et moyennes entreprises. Plus de 60 % des entreprises de construction mécanique emploient moins de 100 personnes. 3 % d'entre elles seulement ont plus de 1000 employés, mais participent pour 40 % au chiffre d'affaires du secteur. Les plus grandes entreprises d'importance mondiale sont Bosch [4], Gildemeister [5], Heidelberger Druckmaschinen [6] et Mannesmann Demag [7].
La construction mécanique se caractérise par des schémas particuliers de localisation et de concentration résultant de l'évolution historique. Du point de vue du nombre d'employés et d'entreprises par Land, le Bade-Wurtemberg et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie arrivent en tête, avec respectivement 264.000 (1997) et 238.000 employés. En Allemagne de l'Est, la Saxe présente la plus forte concentration, avec 31.000 employés, pour un total de 66.000 personnes travaillant dans ce secteur dans les nouveaux Länder.
En raison de ce processus de concentration des entreprises et de leurs clients, s'est développé très tôt tout un réseau d'étroites interdépendances. Les entreprises de construction mécanique ont su profiter de la proximité de leurs clients, qui leur a permis d'établir de fréquents contacts personnels, de s'adapter continuellement et de développer des technologies innovantes. Ces facteurs ont facilité en retour les processus d'apprentissage et permis d'améliorer la production de façon décisive. Au total, les entreprises de construction mécanique allemandes ont réussi dans de nombreux domaines, grâce à d'étroites interactions, à se placer à la pointe du progrès technologique.
Un aperçu de la répartition géographique des producteurs de machines-outils par Land révèle que de nombreuses concentrations se sont formées au cours du temps, en particulier dans des régions d'industrie textile, de transformation des métaux et de construction automobile, telles que le Märkisches Land, le Bergisches Land et le Siegerland, tous trois situés dans le sud du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, et certaines régions du Land de Bade-Wurtemberg. La région Neckar-Alb [8], au sud de Stuttgart, illustre particulièrement bien ce phénomène de concentration. Depuis la fin du XIXe siècle y ont été fondées des entreprises de construction mécanique, qui ont entraîné par la suite un processus de concentration. La croissance de la construction mécanique y a été particulièrement favorisée par les étroites relations nouées avec les clients de différents secteurs situés à proximité immédiate, ainsi que par l'existence d'un grand nombre d'institutions et de fédérations d'industrie locales, d'établissements de formation technique, ainsi que par des mesures d'encouragement spécifiques. Tous ces facteurs ont favorisé le transfert de technologie régional. C'est ainsi que s'est développé au fil du temps, dans la région Neckar-Alb et l'agglomération de Stuttgart, un réseau d'interactions et de coopérations formelles et informelles entre les entreprises de construction mécanique, leurs sous-traitants et leurs clients. Même si de tels réseaux ont perdu aujourd'hui de leur importance, ils sont encore nettement identifiables. Cette perte d'importance est essentiellement due à l'irruption sur le marché de gros acheteurs, au développement de structures de sous-traitance hiérarchisées et à la pression croissante exercée par la concurrence.
Dès les années 1970, les entreprises allemandes de machines-outils ont été concurrencées par les entreprises japonaises, qui produisaient des machines à usages multiples de haut niveau technologique en grande série et à bas prix, alors que les premières se concentraient sur des machines à usage unique avant tout destinées à la production de masse de leurs principaux clients. L'accroissement de la concurrence et les crises pétrolières ont débouché sur une baisse du chiffre d'affaires et de l'emploi, par rapport aux années d'après-guerre. Durant les années 1980, la construction mécanique allemande toute entière connaît une stagnation de l'emploi. En 1992, environ 1 million de personnes travaillaient dans ce secteur dans les anciens Länder, et 240.000 dans les nouveaux Länder, dont près de 100.000 dans la production de machines-outils. Après 1992, le nombre d'employés a brusquement chuté de presque 300.000 en l'espace de 3 ans. Cette dramatique évolution n'est due qu'en partie à la compression de l'emploi et à la fermeture d'entreprises dans les nouveaux Länder. La raison principale en est un profond changement des structures industrielles bien antérieur aux années 1990. En particulier, les Länder qui détenaient autrefois les grands centres de la construction mécanique ont subi de lourdes pertes régionales d'emplois. La crise s'est manifestée en outre par un net recul de l'utilisation maximale de la capacité, qui a obligé les entreprises de construction mécanique à procéder à une radicale restructuration de leur production, pour pouvoir rester concurrentielles sur le marché face aux entreprises étrangères.
Les analystes du domaine industriel considèrent souvent que la crise a été due aux charges sociales et salaires élevés, ainsi qu'à la faible augmentation de la productivité en Allemagne. De plus, le Deutschemark était surévalué sur les marchés des changes, ce qui a eu pour effet d'avantager les concurrents étrangers au niveau des prix (par ex. l'Italie). Enfin, la chute du Mur a provoqué la disparition des débouchés est-européens pour les machines bas de gamme. Pour faire face à la pression toujours plus forte de la concurrence, les producteurs allemands ont élaboré de nouveaux concepts de production (par ex. lean production), ont introduit des technologies de production assistées par ordinateur (que les producteurs japonais utilisaient depuis bien longtemps déjà), et se sont concentrés sur les marchés de machines haut de gamme.
La construction mécanique allemande est très axée sur l'exportation, ce qui représente un problème structurel additionnel. La plupart des entreprises sont traditionnellement localisées en Allemagne et exportent leurs produits depuis le pays. Le montage et les modes de maniement des machines dépendent souvent étroitement des séquences de travail particulières, de l'organisation du travail, ainsi que des conditions de formation des clients allemands, qui se distinguent nettement de celles d'autres pays. En Allemagne, les machines sont souvent manipulées par des personnes très qualifiées disposant d'une solide expérience professionnelle, qui leur permet de résoudre eux-mêmes les problèmes éventuels et d'optimiser le maniement. Aux USA, par contre, les entreprises qui utilisent les mêmes types de machines rencontrent souvent des difficultés, parce qu'elles ne disposent pas de main-d'oeuvre aussi qualifiée ou compétente. En général, les opérateurs n'ont pas pour rôle d'effectuer eux-mêmes sur les machines des travaux de réparation. Les machines japonaises ont paru dans ces conditions plus maniables que les machines allemandes.
Pour répondre à cette crise, les entrepreneurs allemands ont réorganisé leurs programmes et processus de production et réduit leurs effectifs, afin de minimiser les coûts et d'accroître l'efficience. Nombre d'entreprises ont renforcé leur flexibilité par l'emploi de technologies de production assistées par ordinateur et le transfert de segments de production aux firmes de sous-traitance. Parallèlement, on a commencé à développer des réseaux de production et de services répondant aux marchés, afin d'établir de plus étroites relations avec les clients allemands et d'améliorer la communication avec les clients étrangers.
Au total, l'évolution du chiffre d'affaires, de l'utilisation maximale de la capacité et des exportations indique une tendance à la hausse du secteur de la construction mécanique à la fin des années 90. Il faut noter cependant un recul de l'emploi, même si ce processus se ralentit plutôt. Entre 1995 et 1997, le nombre de personnes actives dans ce secteur s'est réduit de 65.000. Bien que de nombreux producteurs allemands détiennent toujours une position de premier plan à l'échelle mondiale, il est improbable que le secteur industriel allemand de la construction mécanique recouvre son importance passée et relance l'emploi en Allemagne.
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