La gestion durable, prudente et avisée de notre environnement naturel représente lun des plus grands défis de notre temps. Il existe à cet égard de grandes différences entre les plans d'action prévus par exemple pour la préservation de paysages naturels en tant que tels ou pour des formes dexploitation contrôlées et non polluantes dans les différents secteurs industriels. Par préservation des paysages naturels, on entend en tout premier lieu la démarche consistant à maintenir les écosystèmes, autant que faire se peut, dans leur état naturel. Les conceptions et mesures nécessaires à cet effet ne doivent pas forcément être identiques à celles qui se rapportent à dautres domaines de protection de la nature et de lenvironnement. Les problèmes particuliers de préservation décosystèmes régionaux intacts se posent en raison des nuisances multiples qui résultent par exemple de sources de pollution venues de lextérieur, telles que les formes dexploitation les plus variées dans les zones environnantes, les répercussions dues à la pollution de lair et de leau, les interférences provoquées par lapparition ou lintroduction despèces étrangères, les changements climatiques, sans oublier linfluence de lhomme. Chacun de ces facteurs pris en soi peut déboucher sur une dégradation irréversible dun écosystème naturel [1], entraîner la perte de la biodiversité ou modifier de façon décisive les ressources génétiques du système.
Les espaces et habitats naturels vierges disparaissent rapidement, en particulier au sud du Canada. On peut y observer partout les profonds changements dus à lhomme, par exemple lexploitation agricole, le développement urbain et autres activités. De nombreuses espèces animales sauvages vivant dans ces régions, comme les grizzlis, les loups, les rennes, dont les habitats diffèrent selon les saisons (été, hiver) et supposent donc de grands espaces naturels, ne trouvent plus les conditions de vie adéquates. Préserver ces conditions de vie [2] constitue donc lune des tâches primordiales de la protection de la nature et des espèces, si lon veut à long terme empêcher la disparition définitive de ces espèces.
Les avis sont partagés quant aux modes de réalisation de cet objectif. Certains industriels ont par exemple proposé de procéder à un découpage en aires protégées prioritaires à lintérieur desquelles lhomme naurait aucun droit dagir sur la nature. Dans les zones intermédiaires, lexploitation serait autorisée de façon restreinte. Mais il faudrait encore des décennies pour évaluer la faisabilité dun tel concept pour la préservation des espaces naturels et des espèces. Les expériences passées permettent plutôt destimer que toute forme dactivité économique amène des changements, voire même la destruction des habitats naturels et des écosystèmes et que les risques qui menacent les espèces naturelles [3] ne sont pas prévisibles.
En 1989, le Fonds mondial pour la nature [4] (World Wildlife Fund Canada) a lancé, en conjonction avec la Canadian Parks and Wilderness Society [5] (Société canadienne des parcs et animaux sauvages), une ambitieuse campagne pour la préservation de l'espace naturel dénommée Stand Up for Canada's Endangered Species [6] (Défense des espèces animales du Canada menacées de disparition), dont le but était de créer des aires protégées sur près de 12 % du territoire national d'ici l'an 2000. Toutes les provinces et tous les territoires, ainsi que les autorités fédérales compétentes, se sont engagés de leur côté à soutenir ce programme d'action et à définir des aires protégées représentatives.
Quelques objectifs ont été également redéfinis en ce qui concerne les parcs nationaux. Parcs Canada [7] (Parks Canada), l'office fédéral compétent en la matière, joue un rôle central en ce qui concerne la protection de la nature et la conservation du patrimoine culturel, deux concepts qui appellent aussi une redéfinition. Il est clair que la création de parcs nationaux et de monuments nationaux classés (national historic sites) ne représente qu'un élément particulier au sein d'un ensemble de mesures de protection de conservation de la nature et du patrimoine culturel [8]. Le Plan directeur du parc national Banff [9] (Banff National Park Management Plan) pourrait par exemple servir de modèle à de nouveaux programmes d'action pour le XXIe siècle, qui pourraient s'appliquer à d'autres parcs nationaux et aires protégées. Ce programme comprend un plan d'action fixé pour les 15 années à venir et prévoit des lignes directrices pour le développement ultérieur. L'objectif essentiel est la conservation du parc national Banff comme espace naturel et la préservation de l'équilibre écologique. Le plan d'action vise entre autres à sensibiliser les Canadiens au fait que l'exploitation et la mise à contribution par l'homme ne peuvent être tolérées que de façon très restreinte, si l'on ne veut pas compromettre dès le départ l'objectif fixé.
Malheureusement, de tels plans d'action n'ont pas encore été mis en place dans toutes les régions du Canada requérant un programme de protection. Un exemple de l'Alberta l'illustre bien: les autorités provinciales projetaient de vendre à un entrepreneur privé une superficie de près de 45 hectares sur les rives de la West Castle River [10] (au sud-ouest du Ruisseau Pincher), dans l'aire forestière protégée des montagnes Rocheuses; cet entrepreneur avait l'intention d'y aménager un domaine skiable, ou plutôt, d'agrandir les sept hectares de terrain qu'il possédait déjà. Ce projet de vente a déclenché de vives discussions au sein de nombreux groupements écologiques, chez les particuliers et surtout, au Natural Resources Conservation Board [11] (Conseil supérieur de préservation des ressources naturelles), qui s'est beaucoup soucié de cette affaire, multipliant les investigations, consultations et rapports. Les appréhensions concernaient les répercussions possibles sur les eaux et surtout, la disparition de l'une des plus importants aires naturelles de passage d'animaux sauvages, en particulier des grizzlis, entre l'Alberta et les États-Unis voisins. Les consultations ont toutes débouché sur la conclusion que la vente de cette région écologiquement précieuse ne peut en aucune façon servir l'intérêt public. Le Conseil supérieur a obtenu que l'aménagement du domaine skiable ne soit pas réalisé tant qu'une réserve pour les animaux sauvages ne serait pas créée, et que ce domaine skiable jouxte celui qui existe déjà - en aucun cas il ne devra s'étendre à l'autre rive de la West Castle River. Entre-temps, trois années se sont écoulées sans que l'on ait décidé de l'emplacement de cette aire protégée. Au contraire: les autorités provinciales prévoient manifestement la vente d'autres domaines [12] à des particuliers, sans tenir compte de l'opinion publique.
L'année 1990 a été marquée par une grande réussite dans le domaine de la protection de la nature: l'UNESCO a reconnu cette année-là six régions du Canada [13] comme réserves mondiales de la biosphère, donc comme écosystèmes d'importance mondiale. Les réserves de la biosphère [14] sont des régions dans lesquelles la protection de la nature et l'idée de développement sont étroitement liées. Chaque réserve dispose d'au moins une zone centrale destinée à la protection d'aspects écologiques particuliers. Dans les zones intermédiaires, certaines formes d'exploitation sont autorisées, dans la mesure où elles ne mettent pas en péril la zone centrale. En principe, on distingue à l'intérieur d'une réserve de la biosphère différentes catégories d'exploitation [15]. Les réserves permettent ainsi également d'étudier et d'évaluer l'impact des activités humaines sur la nature dans les zones avoisinantes.
Les réserves de la biosphère forment au plan mondial une sorte de réseau. Elles sont sélectionnées par les gouvernements nationaux respectifs et doivent satisfaire un certain nombre de critères pour pouvoir espérer être reconnues comme telles. Toutes les réserves de la biosphère doivent répondre à trois exigences essentielles, à savoir remplir trois fonctions: une fonction de protection de la nature, par la conservation de l'écosystème, une fonction de développement garantissant différentes formes d'exploitation non polluantes qui ne mettent pas en péril la conservation de l'écosystème, enfin, une fonction logistique offrant des possibilités d'utilisation à des fins scientifiques et pédagogiques. Même si elles sont reconnues au plan international, les réserves de la biosphère n'en restent pas moins soumises au contrôle et à la surveillance des pays respectifs [16] dans lesquels elles se trouvent.
Au seuil du nouveau millénaire, le Canada disposait de six réserves de la biosphère, et d'autres vont peut-être s'y joindre dans les années à venir. La réserve de la biosphère Mont-Saint-Hilaire [17] est située dans la province du Québec, au nord-est de Montréal. Dès 1952, une aire particulière, la Gault Estate [18], a été déclarée par décret réserve d'oiseaux; en 1958, elle a été placée sous la compétence scientifique de l'Université McGill de Montréal; en 1972, le gouvernement fédéral et cette université ont décidé la création d'un Mont-Saint-Hilaire Nature Conservation Centre (Centre de protection de la nature du Mont-Saint-Hilaire). En 1978, cette zone a été déclarée officiellement réserve de la biosphère. Les vieilles roches volcaniques du Mont-Saint-Hilaire sont recouvertes par de vastes forêts pratiquement intactes appartenant à la zone de forêts mixtes de l'est du Canada. Un seul axe routier y a été aménagé, toute autre intervention de l'homme y étant interdite. Cette région n'est destinée au tourisme que dans une moindre mesure; elle répond bien plutôt à des fins scientifiques et pédagogiques.
La réserve de la biosphère du parc national des Lacs-Waterton [19] est située dans les montagnes Rocheuses [20]. Cette aire protégée renferme aussi l'un des plus importants, voire le plus important des sites archéologiques de l'Alberta. Waterton est le premier parc national canadien [21] qui a été déclaré réserve de la biosphère. En 1895, une réserve forestière y avait déjà été aménagée, puis le parc national a été créé en 1911. En 1932, ce parc a été rattaché au parc national de la baie des Glaciers du Montana voisin pour former le premier Parc international de la Paix. En 1979, enfin, cette aire a été reconnue comme réserve de la biosphère, dont le domaine du parc national forme le centre. Mais la réserve de la biosphère dépasse nettement ce cadre et englobe aussi des zones d'exploitation et de compétences les plus diverses (par ex. propriétés d'État, des provinces ou privées). La gamme d'exploitations va de la fonction de protection absolue dans la zone du parc national de la baie des Glaciers du Montana aux zones d'exploitation agricole intensive, d'économie forestière, et même de production pétrolière et de gaz naturel.
La réserve de la biosphère de Long Point [22] se trouve dans la région des Grands Lacs. Il s'agit là d'un des plus beaux paysages de lidos et de dunes [23] qui sert aussi d'habitat à différentes espèces d'oiseaux. Depuis 1866, ce domaine appartient à la Long Point Company. Il a été déclaré officiellement réserve de la biosphère en 1982. Le centre de la réserve est particulièrement connu pour les papillons qu'il abrite (c'est en particulier la réserve du monarque, l'unique papillon migrateur), tandis que les rives et les hauteurs limitrophes sont habitées par une foule d'oiseaux. Diverses menaces planent cependant sur cette réserve: des entreprises industrielles sont implantées à proximité, des marinas et des canaux privés ont été aménagés pour le trafic de bateaux, et l'utilisation de produits chimiques pour l'exploitation agricole ne fait qu'augmenter.
réserve de la biosphère Mont-Riding [24] est située dans le sud-ouest du Manitoba, à la frontière du Saskatchewan. Dès 1895, 247.000 hectares y ont été aménagés en réserve forestière, à l'intérieur de laquelle a été créée en 1906 une réserve d'animaux sauvages [25]. Le parc national [26] a vu le jour en 1930 et a été déclaré réserve de la biosphère en 1986. Les zones de terres basses et les versants limitrophes de cette réserve sont recouverts de forêts de feuillus, vestiges d'une ère plus chaude (il y a 5000 à 7000 ans). De nombreux objets préhistoriques provenant de Mont-Riding ont été datés de 4000 ans: ils témoignent des très anciennes activités de chasse et de pêche des autochtones. Au XVIIIe siècle, le commerce des fourrures a joué un certain rôle. La végétation de Mont-Riding s'est modifiée par le passé en raison du pâturage et de l'industrie forestière, deux formes d'exploitation qui ne sont plus autorisées à l'heure actuelle. L'exploitation agricole intensive de la région reste cependant encore un péril pour les animaux sauvages qui peuplent le parc.
Une autre réserve de la biosphère se trouve au Québec: la réserve de la biosphère de Charlevoix [27], qui a été désignée aire protégée en vue de l'observation des interférences entre la nature, les animaux sauvages et lexploitation agricole. Dès le départ, la participation locale des citoyens canadiens et la fixation d'objectifs éducatifs ont joué un rôle important. Les Hautes-Gorges de la Rivière Malbaie, les plus encaissées de tout lOuest du Canada, constituent lattraction naturelle [28] de la réserve. La région est connue pour sa situation géologique unique, ainsi que pour la diversité de la faune et de la flore. Elle offre en particulier une grande zone marécageuse et une population forestière dans le delta de lembouchure du Saint-Laurent, qui suscitent lintérêt du monde entier.
La réserve de la biosphère de Niagara Escarpment [29] pose certains problèmes. Lescarpement du Niagara sétend sur une longueur de 725 km, des chutes du Niagara [30] jusquà la pointe de la Péninsule-Bruce, dans le lac Huron. Cette ultime ceinture végétale qui traverse le sud-ouest de lOntario offre quelques particularités botaniques, telles que des espèces de fougères très rares, des cèdres plus que millénaires et une grande variété dorchidées sauvages. En 1997, elle a été placée sous lautorité du ministère des Ressources Naturelles (auparavant ministère de lEnvironnement et de lÉnergie), décision qui a été vivement critiquée avant tout par les écologistes, dautant plus que le ministère de lEnvironnement et de lÉnergie a pu pendant longtemps se prévaloir davoir réalisé de nombreuses mesures de préservation de lespace naturel [31] le long de lescarpement. Face à cela, le nouveau ministère a plutôt la réputation de placer lexploitation au-dessus de la protection des ressources. Les écologistes redoutent donc que les aspects économiques, comme lindustrie forestière ou lextraction de pierres et de limons le long de lescarpement, ne passent au premier plan, bien que le ministère soit en même temps compétent pour la protection des espaces naturels (par ex. sous forme de parcs provinciaux). Ils demandent que cet espace naturel soit placé sous la responsabilité dune autorité dont la seule mission serait la protection de lenvironnement [32]. Lescarpement du Niagara a été déclaré réserve de la biosphère en 1990, et lon peut à présent espérer quune étape capitale a été ainsi franchie pour la protection de ce paysage naturel unique [33].
En 1999, deux autres régions ont été désignées réserves de la biosphère, à savoir Redberry Lake World Biosphere Reserve [34] (la réserve de la biosphère mondiale du Lac Redberry), située dans le nord-ouest de la province de Saskatchewan, et Clayoquot Sound [35], en Colombie-Britannique. Le domaine du Mont Arrowsmith [36], sur lIle de Vancouver (Colombie-Britannique) suivra également bientôt.
Un espace naturel infini et sauvage: cest ainsi que le Canada décline son identité et perçoit le cadre de son histoire et de son développement socio-économique. La protection de lenvironnement revêt donc sans doute pour les Canadiens une signification toute particulière qui nexiste nulle part ailleurs: il s'agit pour eux de préserver ce qui fait lunicité du Canada [37].
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