Léconomie du Canada a reposé tout d'abord essentiellement sur les matières premières dont le pays disposait en abondance et qui intéressaient les puissances coloniales européennes: le poisson, les fourrures, le bois, lor, etc. Beaucoup de ces ressources ont été exploitées pour être ensuite exportées. Aujourdhui encore, plus de la moitié des produits de lindustrie forestière sont destinés à lexportation; dans le cas de lindustrie minière, le pourcentage à lexportation atteint même plus de 80 %. Cependant, les matières premières ne constituent pas une base économique fiable si leur gestion ne seffectue pas de manière prudente et avisée, ce qui na malheureusement pas toujours été le cas au Canada. Lépuisement de certaines ressources est lune des conséquences de ces imprudences commises par le passé, ce qui est compréhensible en particulier en ce qui concerne lindustrie forestière, mais aussi la pêche (Clement & Williams, 1997: 43).
Ces structures se reflètent en particulier dans les villes et habitats qui se sont développés sur la base de lexploitation d'une ou plusieurs ressources, et dont lexistence en dépend pratiquement entièrement. Une véritable nomenclature dappellations les plus diverses a vu le jour, selon le secteur économique décisif pour le développement de ces villes: on distingue par exemple les villes minières (minetowns), les villes ferroviaires (railtowns), les villes papetières (milltowns) (R. Lucas, 1971). Bien sûr, de nombreux petits ports de pêche de la côte atlantique et pacifique présentent aussi les traits caractéristiques de telles "villes-ressources" (resource towns).
Jusquà un passé récent, le développement de nouveaux secteurs économiques est allé de pair avec celui de nouveaux habitats dépendants de ressources particulières, comme lillustrent bien les villes de sports dhiver, par ex. Whistler [1], en Colombie-Britannique, ou les centres de tourisme des massifs montagneux de louest du Canada, comme Banff [2] et Jasper [3], situées dans lAlberta. Le problème spécifique de ces villes est quelles ne vivent quaussi longtemps que leur base économique est assurée. Si celle-ci se modifie (par épuisement des matières premières ou changement des conditions du marché, etc.), ces villes perdent leur raison dêtre et doivent se mettre en quête dune nouvelle base économique. Sinon, elles risquent de devenir des "villes-fantômes" (ghosttowns), dont le nombre est grand au Canada.
Un premier exemple illustrant bien les problèmes auxquels de telles villes se voient confrontées est Rose Blanche [4], très représentative de toute une multitude de petits ports de pêche qui salignent le long des côtes de Terre-Neuve [5]. Cette ville située à lextrémité sud-ouest de lîle (là où prend fin le grand axe routier 470 de Port-aux-Basques) vivait autrefois presque exclusivement de la pêche. Leffondrement de la pêche côtière [6] a privé la ville de sa base économique. Les quelques rares touristes qui sy aventurent aperçoivent de loin, se dressant au beau milieu des escarpements rocheux, le dernier vestige des anciennes structures du lieu: le vieux phare [7]. Ce qui maintient encore la ville est lesprit de communauté de ses habitants, qui ne peuvent plus vivre de la pêche et sont en quête de nouvelles possibilités.
Beaucoup de ports de pêche de Terre-Neuve partagent le même sort. Depuis que la base essentielle de léconomie terre-neuvienne, la pêche au cabillau [8], sest effondrée au début des années 1990, beaucoup de choses ont changé. Depuis, les espérances se fondent sur de nouvelles ressources, qui pourraient remplacer les anciennes. Le Premier Ministre de Terre-Neuve, Brian Tobin, regarde du côté de lIrlande. "Lîle verte" du bout de lEurope a vu longtemps son économie stagner, mais en lespace de quelques décennies, une métamorphose sest accomplie et la situation sest renversée: lIrlande présente aujourdhui le visage dun pays alliant les technologies modernes de linformation au développement industriel, au tourisme [9] et à un nouvel esprit dentreprise. Tobin espère pouvoir initier une évolution similaire, afin de surmonter lancienne dépendance de Terre-Neuve du secteur de la pêche.
Mais la situation est plutôt sombre à lheure actuelle. Terre-Neuve dépend en grande partie de la péréquation financière mise en place entre les provinces. 40,6 % des 3,3 milliards du budget de Terre-Neuve proviennent des caisses fédérales dOttawa. Les conséquences sont incalculables. En lespace dun an (1998-1999), plus de 5.600 habitants ont émigré hors de la province [10]. On nourrit de nouveaux espoirs que les stocks de poissons se régénèrent, depuis que la pêche a été interdite en 1992, et que lancienne base économique puisse ainsi être réactivée. Mais les attentes portent encore plus sur les gisements de pétrole découverts dans les eaux côtières de Terre-Neuve: après Hibernia [11], cest à présent Terra Nova qui vient de commencer à être exploité, au tournant du nouveau millénaire. Il reste à espérer que le développement et lexploitation de nouvelles ressources [12] permettra aux anciens ports de pêche de survivre.
Un deuxième exemple de ville dépendant dune ressource est Elliot Lake [13], dans le nord de lOntario, qui senorgueuillissait autrefois dêtre la capitale du monde de luranium [14]. Leffondrement de la ville sest produit lorsque les mines duranium des entreprises Denison et Rio Algom ont fermé leurs portes lune après lautre, un processus qui a démarré en 1990 par des licenciements massifs pour se terminer en juin 1996. En lespace de cinq ans, la ville a perdu plus de 3000 de ses 14.500 emplois. Les conséquences sont assez semblables à celles qui ont touché les ports de pêche de Terre-Neuve. Depuis, les autorités locales et les habitants luttent pour la survie de leur ville [15].
Ces efforts pour une relance de léconomie à Elliot Lake ont été couronnés dun succès étonnant. La population, habituée à travailler dur et à savoir tirer le meilleur profit dune situation [16] pour survivre, a réussi à fonder ou à réimplanter de nombreuses entreprises, en particulier dans les secteurs de la télécommunication, de lindustrie légère, du recyclage des déchets et autres services écologiques, ainsi que du tourisme. A la différence de Rose Blanche, Elliot Lake a certainement bénéficié dun avantage de situation géographique: la ville, située à 40 km seulement du grand axe routier Trans Canada, se trouve à mi-chemin entre les centres miniers et industriels de Sudbury et de Sault Ste Marie (Michigan).
L'effondrement de l'industrie de l'uranium et la nécessité d'une réorientation ont ainsi permis à la ville de développer une base économique plus équilibrée et plus diversifiée. Parmi les points saillants de ce renouveau, il faut souligner en particulier l'aménagement de résidences et de centres de loisirs pour personnes âgées au coeur des forêts du nord du Canada. Dans le cadre du Programme pour retraités d'Elliot Lake (Elliot Lake Retirement Living Program), plus de 4000 retraités passent chaque année leurs vacances dans cette ville ou bien s'y sont installés, de sorte que la ville a grossi de près de 3000 habitants. De plus, la ville a réussi à se reconvertir en un centre de recherche et de développement pour la remise en culture et la protection de l'environnement dans les régions d'ancienne industrie minière. Ces initiatives ont un rayonnement suprarégional et la ville s'emploie à être reconnue officiellement comme centre de recherche pour la protection et la gestion de l'environnement. Ces efforts ont déjà été partiellement couronnés de succès: il n'en est pour preuve que l'implantation de CANMENT, un office fédéral chargé de la recherche dans le domaine de l'industrie minière, de l'environnement et de la gestion de l'énergie, à Elliot Lake [17].
Cette réussite revient tout particulièrement à la Elliot Lake and North Shore Business Development Corporation, qui a été fondée en 1994 dans le but de promouvoir l'économie [18] dans la région d'Elliot Lake. Cette société a prêté son soutien financier et technique à l'implantation d'entreprises et s'est engagée à créer 1000 nouveaux emplois en l'espace de cinq ans. La "modernité" de la ville a favorisé ces efforts. Aucun bâtiment, aucune infrastructure, rien à Elliot Lake ne datait de plus de 45 ans [19] au tournant du millénaire. Il semble, du moins à l'heure actuelle, que la ville ait réussi à passer du stade de "ville-ressource" dépendant uniquement des mines d'uranium à une ville présentant une base économique diversifiée formant un solide fondement pour le développement futur.
Les villes de Colombie-Britannique dépendant d'une ou de plusieurs ressources - en partie de l'industrie minière, mais souvent de l'industrie forestière - se voient confrontées à des problèmes de tout autre ordre. Ce sont par exemple les villes de Quesnel, Prince George, ou les nombreuses autres villes qui bordent les quelques axes routiers qui traversent le centre et le nord de cette province. Presque toujours, l'industrie forestière et la fabrication de bois de construction et de papier représentent le facteur économique essentiel de ces habitats. A la différence de Rose Blanche ou d'Elliot Lake, où les problèmes structurels ont leurs racines dans le passé, ce sont les problèmes actuels auxquels doit faire face l'industrie forestière, et les conditions dictées par le marché pour le bois et les produits dérivés, qui mettent en péril de nombreuses villes de Colombie-Britannique. L'effondrement des prix provoque dans beaucoup de villes des licenciements massifs et souvent, la fermeture définitive des scieries. L'exemple de l'entreprise MacMillan Bloedel (rachetée en 1999 par le groupe Weyerhaeuser [20]), le numéro un de l'industrie forestière du Canada, illustre bien cette crise. De constantes pertes ont obligé cette entreprise à opérer une radicale restructuration.
Quelles sont les raisons de ces problèmes qui touchent un nerf vital de l'économie de la Colombie-Britannique? Le bois et les produits dérivés y représentaient pourtant encore dans les années 1990 près de 10 milliards de dollars de biens d'exportation par an, une grande partie de ces exportations étant destinée à l'Asie. Mais les marchés asiatiques ont connu de considérables fluctuations, et même si la situation financière venait à s'y rétablir, de nombreux problèmes [21] subsistent encore et pèsent sur le marché intérieur, en particulier les lourds impôts provinciaux, les rigoureuses réglementations en matière d'environnement et les importants frais de licence pour l'abattage des arbres, si bien que les coûts de base de production sont près de deux fois plus élevés en Colombie-Britannique que dans les autres provinces canadiennes.
Les chutes du marché (market failures [22]) dans le secteur de l'industrie forestière constituent un grand péril pour beaucoup de villes de Colombie-Britannique, qui vivent presque exclusivement de ce secteur, mais aussi pour l'économie de cette province en général. On comprend donc que plusieurs commissions aient été créées et que des actions aient été initiées pour faire face à ces problèmes. L'une de ces initiatives consiste par exemple à transférer aux communes les compétences détenues par les provinces en matière d'exploitation forestière, pour atteindre une plus grande flexibilité et permettre aux instances locales de détenir les pouvoirs de décision. Un tel transfert au niveau local pose cependant aussi quelques problèmes, car cette crise est due à de nombreux facteurs d'ordre suprarégional. Ainsi, les questions relatives au tourisme, à la protection des espèces, à la gestion de l'eau, à l'aménagement des paysages, etc. ne peuvent être considérées qu'à grande échelle.
Les exemples présentés dans cette unité de texte montrent bien que beaucoup de villes dépendant d'une ou de plusieurs ressources s'efforcent d'assurer leur avenir en élargissant leur base économique. Elles n'y réussissent pas toutes, ce qui explique le grand nombre de "villes-fantômes" au Canada, dont la plus connue est sans doute Barkerville [23], en Colombie-Britannique. Cette ville doit son nom à Billi Barker et à sa légendaire découverte d'or, en 1861, en plein coeur de cette région sauvage. En l'espace de 48 heures, il avait trouvé pour 1000 dollars d'or (l'équivalent de 10.000 dollars actuels). La nouvelle fit l'effet d'une bombe. De tous les horizons, des chercheurs d'or affluèrent alors vers Barkerville, qui devint en quelques mois la plus grande ville du nord de l'Amérique à l'est de Chicago et au nord de San Francisco.
Mais dès les années 1870, les filons dor se firent rares et Barkerville tomba dans loubli. Comme beaucoup dautres, Billi Barker mourut dans la misère la plus totale. En lespace de quelques années, aventuriers, orpailleurs et affairistes délaissèrent la ville, qui tomba rapidement en ruines, et devint une "ville-fantôme". Si lon a reconstruit depuis Barkerville, cest pour en faire un grand écomusée [24] qui évoque mieux quaucun autre lieu lépopée de la fièvre de lor. Bien sûr, on peut toujours tenter sa chance aujourdhui, en louant une batée dorpailleur pour quelques cents. A lheure actuelle, cest le tourisme qui représente la ressource de la ville.
Il nexiste pas de remède miracle pour faire survivre les villes canadiennes dépendant dune ou de plusieurs ressources. La situation périphérique de Rose Blanche ne contribuera certainement pas à relancer son développement. Même si la pêche devait connaître une renaissance, le passé a montré à quel point cette ressource est en péril. Elliot Lake a mieux su se réorienter en raison de sa situation géographique plus favorable, et à lheure actuelle, il semble quelle ait réussi, après la crise, à prendre un nouveau départ reposant sur une base économique plus large. Les nombreuses villes de Colombie-Britannique dépendant de lindustrie forestière, qui connaissent toutes plus ou moins les mêmes problèmes, éprouveront certainement des difficultés à se réorienter. Quelques-unes devront peut-être partager le triste sort de Barkerville, si les problèmes actuels qui affectent le secteur de lindustrie forestière ne trouvent pas de solution durable.
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