La population autochtone du Canada a développé de nombreuses formes de cultures en
adéquation avec le temps et l'espace géographique. Ce processus de très longue durée -
plusieurs milliers d'années - a été marqué par un équilibre entre l'homme et la nature,
jusqu'à ce que les puissances coloniales européennes viennent occuper cet espace après en
avoir refoulé [1]
les Indiens, désormais condamnés à vivre dans des réserves et autres
habitats désignés ou dans l'anonymat des villes. Depuis une époque récente, en particulier
depuis les années 1990, on assiste cependant chez les Autochtones à un étonnant renouveau
culturel et au développement d'une conscience identitaire, accompagnés d'un certain nombre
de revendications touchant trois points essentiels:
a) Le droit de prendre en mains leur propre destin, au lieu d'être des "assistés" du
gouvernement canadien, dont les bonnes intentions sont certes louables mais menaçantes au
niveau culturel.
b) L'attribution de territoires, accompagnée du plein droit de gérer les ressources
naturelles et de s'autogouverner.
c) L'entière reconnaissance par le Canada de leur statut particulier dans l'histoire et
l'espace géographique, et plus généralement, de leur dignité humaine.
Le droit à l'autodétermination [2]: A l'arrivée des Européens, la population autochtone
d'Amérique du Nord était composée d'une multitude de groupes culturels et de territoires
tribaux. A l'intérieur de ces territoires, les tribus étaient autonomes, formant ainsi des
"nations tribales", au sens politique du terme. C'est pourquoi les groupes autochtones
canadiens se considèrent eux-mêmes aujourd'hui à juste titre comme les "Premières Nations" [3] du continent, et dans cette mesure, on peut comprendre qu'ils revendiquent leur
autonomie. Il n'est cependant pas aisé de répondre à cette attente, car beaucoup
d'anciennes cultures n'existent plus qu'à l'état fragmentaire. Afin de créer de nouvelles
"nations tribales", de nombreuses conditions préalables seraient requises, comme l'adoption
de constitutions, la mise en place de structures administratives et gouvernementales, etc.
En outre, il faudrait établir des réglementations assurant les relations avec les
gouvernements provinciaux et Ottawa. La configuration de ces structures dépend de toute
une série de facteurs. A l'heure actuelle, trois modèles sont discutés:
a) La forme du gouvernement-nation, accordant à la population autochtone des territoires
qu'elle occuperait exclusivement, avec le plein droit de gestion économique et politique.
b) La forme du gouvernement public, c'est-à-dire l'attribution de territoires également
habités par des non-Indiens, mais gérés par la population autochtone.
c) La forme du gouvernement de communauté d'intérêts, un modèle qui concerne spécialement
les villes, dans lesquelles la population autochtone disposerait de propres infrastructures
dans les domaines de l'éducation, des soins médicaux, du développement économique et de
la culture.
Ces trois modèles tiennent compte, du moins partiellement, des modes ancestraux
d'autogestion.
Pays, ressources naturelles, développement économique: Le pays et ses ressources naturelles ont fourni de tous temps leurs richesses à la population autochtone, qui a su développer des modes de vie s'harmonisant avec la nature. Aujourd'hui, la majeure partie du pays - y compris les territoires accordés aux Indiens - connaît de graves conflits d'intérêts au niveau de l'exploitation et de l'administration. Actuellement, l'une des principales revendications politiques et culturelles des Autochtones concerne l'attribution de territoires suffisamment vastes pour devenir une nouvelle patrie géographique, culturelle, et spirituelle, qui leur permette de perpétuer leurs modes de vie traditionnels basés sur la chasse et le piégeage. Ces territoires devraient constituer une solide base de ressources naturelles et de revenus assurant l'indépendance économique et politique. Toutes ces revendications sont aujourd'hui au Canada au centre de multiples débats [4]. De nombreux Autochtones ou groupes d'intérêts autochtones participent activement à ce dialogue [5] dans le cadre d'activités économiques et autres les plus diverses, qui vont de la cogestion sous toutes ses formes, en passant par la gestion d'entreprise dans le secteur des ressources naturelles, des transports [6], et du tourisme, jusqu'aux communications [7].
Renouveau culturel: Bien que les liens parentaux et tribaux aient depuis toujours joué un rôle central dans les cultures indiennes, les facteurs les plus divers ont apporté des changements à ces attaches traditionnelles: par ex. les internats, dans lesquels les eunes Indiens sont instruits par des non-Indiens, les enfants pris en charge par les membres d'autres groupes culturels, les adoptions hors du propre groupe culturel, l'éclatement de la cellule familiale dû à l'exode de certains membres vers les villes, etc. La perte de culture et d'identité qui en résulte explique peut-être le pourcentage élevé de suicides, la forte consommation de drogues et les fréquentes violences qui affectent les familles autochtones. Il serait également urgent d'améliorer les soins médicaux, et il serait important à cet égard que la population autochtone puisse en exercer le contrôle jusqu'au niveau local. Dans de nombreux habitats indiens, on remet à l'honneur les méthodes ancestrales de la médecine douce [8]. D'urgentes améliorations sont également nécessaires dans le domaine du bâtiment, où les normes sont encore nettement au-dessous de la moyenne, mais on assiste actuellement à une amorce de changements positifs.
Les différents groupes autochtones s'ouvrent dans l'ensemble de façon très dynamique aux possibilités de renouveau culturel. Ils se chargent maintenant souvent de l'éducation au niveau local, et l'enseignement est de plus en plus centré sur le (ré-)apprentissage de la langue autochtone. Les avis émis par les doyens de famille ou les chefs de tribu [9] sont très écoutés. Les anciens objets [10] et usages propres aux diverses cultures indiennes sont redécouverts, documentés, vulgarisés, réactivés, et souvent combinés de façon étonnante avec la technologie moderne [11].
Cas d'étude: Les quelques exemples qui suivent fournissent un bref aperçu de la façon dont ce renouveau s'opère au sein des différents groupes culturels. Le processus est extrêmement complexe et diversifié, du point de vue de la taille des territoires ainsi que du rapport des différents groupes avec leur environnement et les ressources naturelles et des hommes entre eux.
Nunavut: Le territoire de Nunavut a été découpé en 1999 dans les immenses territoires du Nord-Ouest et attribué à la population de l'est de l'Arctique. Le gouvernement, dont le siège est Iqaluit [12], gère de façon autonome ce territoire [13] d'une population de près de 22.000 habitants, dont 85 % appartiennent au groupe des Inuits. La nouvelle conscience identitaire du peuple de Nunavut s'exprime en particulier à travers de nombreuses sources Internet, qui présentent un appareil gouvernemental moderne [14] et des structures d'entreprises diversifiées [15]. Un hebdomadaire [16] édité dans la capitale est également accessible sur Internet. Les pages Internet de publicité touristique [17] comportent des cours de langue en Inuktitut et des circuits touristiques virtuels. Et bien sûr, le Nunavut a sa propre station régionale de radio et de télévision [18] de la chaîne d'État Radio-Canada, dont les émissions sont préparées et diffusées depuis Iqaluit.
Les Nisga'a: Les Nisga'a [19] font partie d'une tribu indienne vivant sur le territoire de la rivière Nass [20], dans le nord-ouest de la Colombie-Britannique, près de la frontière avec l'Alaska [21]. Ils ont récemment réussi à élaborer un accord de principe [22] prévoyant qu'ils ont seuls toute compétence sur ce territoire. Cet accord n'a pas encore été ratifié par les gouvernements de Colombie-Britannique et d'Ottawa, mais on peut bien suivre via Internet [23] les débats qui s'y rapportent.
Ouje-Bougoumou Cree: Les membres de cette tribu se désignent comme "les habitants d'un territoire d'une superficie de mille miles carrés situé dans le nord du Québec, qui n'a jamais été, dans toute l'histoire, cédé, occupé ou conquis". Au cours de l'époque moderne, le gouvernement les a cependant déplacés plusieurs fois, en raison d'activités minières développées sur ce territoire. La tribu a manifesté son opposition au cours de la dernière décennie, en aménageant sur le modèle de leurs ancêtres un nouvel habitat [24] qu'ils considèrent comme l'expression de leur culture et le signe de leur droit à disposer d'eux-mêmes.
Problèmes d'insertion dans les grandes villes: Beaucoup d'Indiens vivent aujourd'hui dans les villes du Canada. Selon les chiffres officiels [25], environ 20 % de tous les Autochtones étaient répartis en 1996 sur les sept principaux centres urbains du pays. Winnipeg comptait à elle seule, avec presque 46.000 Autochtones, plus de membres de différents groupes autochtones que les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut pris ensemble. Pour Toronto, le chiffre officiel est de 16.000, mais comme il est difficile de recenser exactement tous les membres d'une même famille ou tribu et que l'on a affaire à un fort pourcentage de travailleurs temporaires, il est fort possible que le nombre d'Autochtones aille jusqu'à 100.000.
La vie urbaine représente à la fois une menace et une chance pour la population autochtone. Dans les nombreux Centres d'Amitié qui ont été créés au plan national, de vastes programmes d'insertion ou d'offres de contacts sont proposés aux Autochtones, pour répondre aux problèmes causés par l'isolement, le chômage ou la maladie. Beaucoup de villes aménagent aussi des centres d'information et de communication, où l'Internet joue une fois de plus un rôle majeur. Les Centres d'Amitié sont accessibles via un lien central [26] de l'Association de l'Ontario des Centres d'Amitié Indiens, qui permet de consulter, entre autres nombreuses adresses, le Centre de Brantford (Ontario) [27] et le Native Canadian Centre of Toronto [28]. Le nombre de sites internet [29] ne cesse de croître d’un jour à l’autre. Il convient de mentionner également l'Ontario Institute for Studies in Education (OISE) de Toronto, qui a mis en place dans un département particulier un Réseau d'éducation indigène [30] consacré aux questions de recherche et d'éducation relatives à la population autochtone.
En résumé, on peut noter que la plupart des Canadiens ont évolué au cours des dernières décennies, et montrent plus de compréhension que par le passé envers la population autochtone. De leur côté, les Autochtones ont renoué avec leurs cultures et les ont revendiquées face au Canada à un moment où nombre de leurs valeurs et traditions s'étaient déjà perdues. Il reste à espérer que ce renouveau n'arrive pas trop tard et que cette importante facette de la société multiculturelle du pays puisse être p réservée à l'avenir. Après tout, le nom du pays, "Canada", est bien dérivé du mot "kanata" [31], qui désignait un village ou une bourgade dans la langue des Hurons ou des Iroquois.
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